
En mai 2026, nous avons posé plusieurs questions à une personne qui a déserté l’armée russe en décembre 2024. Nous publions ses réponses dans le cadre d’une série d’entretiens avec des déserteurs et des personnes qui échappent à la mobilisation en temps de guerre ou au service militaire. Il convient de noter que notre objectif n’est pas simplement de partager des récits personnels, mais avant tout d’utiliser ces entretiens pour clarifier comment nous pouvons contribuer à faire de la désertion une forme de résistance contre la guerre largement répandue et organisée collectivement.
Avertissement : cet entretien contient des photographies et des vidéos montrant la torture de déserteurs !
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1) Quelles ont été tes raisons de déserter, et à quel stade de la guerre as-tu déserté ?
Pour comprendre pourquoi j’ai déserté, il faut comprendre comment je me suis retrouvé dans l’armée. Pour faire court, de nombreuses personnes en Russie sont actuellement dans le collimateur du ministère de la Défense ; l’armée russe mobilise actuellement les réserves disponibles. Bien qu’il n’y ait pas de mobilisation militaire officielle – ou qu’elle soit extrêmement limitée –, l’ordre de Poutine à ce sujet reste en vigueur, et personne n’a l’intention de le révoquer. Cela ouvre des opportunités pour les « recruteurs ». Par exemple, il est devenu courant de recruter de force des personnes pour le service militaire obligatoire. Les conscrits, dont je faisais partie, ne sont pas censés être envoyés au front, selon la loi ; cependant, ils sont enrôlés dans l’espoir que certains d’entre eux puissent être contraints de signer un contrat. C’est exactement ce qui m’est arrivé. Avant de m’engager dans l’armée, mes convictions politiques étaient strictement marxistes. La guerre me répugnait pour des raisons humanitaires, mais je comprenais aussi clairement qu’il s’agissait d’un acte d’agression impérialiste de la part de la Fédération de Russie. L’objectif de la guerre n’était pas une rhétorique creuse visant à protéger les populations du Donbass et de Lougansk contre le prétendu génocide en cours en Ukraine, ni à préserver les frontières de l’État contre l’empiétement de l’OTAN. J’étais pleinement conscient que la guerre apportait des avantages politiques et économiques directs à un cercle restreint de l’élite dirigeante russe, centré autour de Poutine. Naturellement, je n’avais aucune intention de prendre part à cette barbarie. Bien qu’à certaines étapes de mon service, il m’ait semblé que la résistance était vaine, que je devais simplement me soumettre et obéir aux ordres, à chaque fois, je trouvais la force de me résoudre à saboter ma participation personnelle à cette guerre. Au total, je me suis absenté sans permission à trois reprises. À chaque fois, cela s’est produit alors qu’ils essayaient de m’envoyer au front. Entre ces actes de désertion, j’ai enduré la torture, le harcèlement et toutes sortes d’humiliations. Ma dernière tentative de fuite a eu lieu en décembre 2024 ; c’était la plus folle jusqu’à présent : j’ai sauté par une fenêtre à la gare de Iaroslavl à Moscou, après avoir d’abord arraché mes papiers à un policier militaire. Bref, c’était à mourir de rire.
2) As-tu déserté d’un centre de recrutement ou d’entraînement, ou directement du front ?
Les trois fois, j’ai déserté avant d’atteindre le front ; deux fois depuis le centre d’entraînement, et la dernière fois directement depuis la gare.
3) Était-ce difficile de déserter ? Quels sont les risques qui t’ont le plus inquiété ?
Ce n’était pas facile de surmonter la peur que nos commandants nous avaient inculquée. Nous avions tous vu ce à quoi menait la désertion. Les gens étaient jetés dans des fosses, lapidés à mort ou fusillés. Les officiers nous montraient des vidéos de ceux qui avaient tenté de s’échapper mais avaient été rattrapés. Seules quelques-unes de ces vidéos ont été diffusées en ligne. Je peux vous assurer que le combat de gladiateurs entre deux déserteurs, qui a fait grand bruit dans les médias il y a relativement peu de temps, n’est que la partie émergée de l’iceberg.

La première fois, j’étais terrifié, mais après avoir été rattrapé, je m’en suis tiré avec quelques coups sur le bras lorsqu’ils m’ont forcé à retirer la déposition que j’avais faite au bureau du procureur militaire. La deuxième fois, j’ai agi avec plus de détermination ; j’ai compris qu’ils ne pouvaient pas me traiter aussi durement qu’ils avaient traité les personnes dans ces vidéos, car j’étais toujours sur le territoire russe. La troisième fois, je n’avais plus peur de rien ; j’avais succombé au fatalisme. La liberté ou la mort.
4) As-tu dû passer beaucoup de temps à préparer ton évasion, ou s’agissait-il plutôt d’un acte impulsif, sans plan précis ?
Je me suis préparé très minutieusement pour ma dernière évasion. J’ai commencé environ un mois avant de m’enfuir. C’est sans doute pour cela que tout s’est si bien passé. J’avais planifié l’itinéraire à l’avance et je m’étais préparé à une longue fuite pour échapper à mes poursuivants. Mais il y a eu des surprises aussi ; le commandant de la police militaire m’a pris mes papiers. J’ai réussi de justesse à les récupérer, et après coup, j’étais incroyablement fier de moi de ne pas avoir eu peur de me retrouver dans une situation de confrontation avec cet homme et d’avoir pris le dessus. Comme l’itinéraire initial depuis la gare était déjà coupé, j’ai couru vers les toilettes, j’ai grimpé sur le rebord de la fenêtre et j’ai sauté. Je me suis tordu la cheville, mais j’ai réussi à courir ; j’ai traversé assez rapidement le pont sur la Moskova et j’ai disparu dans la foule. Alors que je grimpais sur le pont, des policiers couraient vers moi ; j’ai ralenti et j’ai fait semblant de simplement marcher, et ils n’ont pas remarqué que c’était moi qu’ils cherchaient. D’une certaine manière, c’était un coup de chance. À ce moment-là, je me sentais fort et prêt à aller jusqu’au bout.
5) La désertion est-elle répandue dans l’armée russe, ou s’agit-il d’un phénomène marginal ? Y a-t-il une coordination collective, ou la désertion est-elle avant tout un acte individuel ?
Cela se passe toujours différemment. Je me souviens que lorsqu’ils m’emmenaient à Borz pour l’entraînement, l’un des soldats – un vétéran aguerri – a dit : « Qu’ils aillent tous se faire foutre », puis il a sauté du KAMAZ alors qu’il roulait encore et a disparu dans les bois. L’officier a alors menacé de tirer sur quiconque suivrait son exemple. J’ai aussi connu un officier qui s’est tout simplement volatilisé avant le déploiement. Il avait depuis longtemps des opinions farouchement anti-guerres et avait fait de son mieux pour rester avec l’unité, mais quand son nom est apparu sur la liste, il s’est tout simplement volatilisé. Personne ne l’a jamais retrouvé ; il avait très probablement planifié sa fuite bien à l’avance. La désertion est un phénomène assez répandu. Quand on recrute des alcooliques, qu’on oblige les conscrits à signer des contrats et qu’on propose des contrats spéciaux aux prisonniers, on ne peut s’attendre à rien d’autre. En réalité, il n’y a plus de véritable armée professionnelle en Russie depuis longtemps ; ce ne sont plus que des groupes de mercenaires avec un corps d’officiers réduit au minimum. Lorsque j’étais dans les Forces de missiles stratégiques à Tchita, dans une seule brigade de missiles (je ne mentionnerai pas le numéro de la brigade), il y avait environ 100 personnes sur la liste de ceux qui avaient quitté leur unité sans permission. Ce nombre pouvait fluctuer d’un mois à l’autre, car certains étaient rattrapés tandis que d’autres étaient toujours en fuite. Mais en moyenne, on comptait environ 100 personnes. Si l’on suppose que la situation est à peu près la même dans les autres unités, le nombre total de déserteurs est très important. Il existe environ 2.000 à 3.000 unités militaires en Fédération de Russie.
6) Est-il possible d’estimer le nombre de personnes ayant déserté en Russie ? Observe-t-on une tendance à la hausse, ou le nombre de désertions est-il en baisse ?
Je pense que ce nombre est en hausse. Comme je l’ai dit, si l’on part du principe – d’après mon expérience – qu’environ 100 personnes ont déserté dans chaque unité, alors en prenant le nombre minimum estimé d’unités militaires (2.000), cela représente environ 200.000 personnes. C’est un chiffre très approximatif, mais je pense qu’il est proche de la réalité.
7) Comment le gouvernement russe réagit-il face à la désertion ? Existe-t-il des mesures répressives pour prévenir ou réprimer la désertion ?
Les dirigeants russes n’ont pas réagi publiquement. Mais leur attitude peut être devinée à partir des récits des déserteurs survivants : torture, mauvais traitements, fusillades et exécutions élaborées (forcer deux déserteurs à se battre à mains nues pour le droit de vivre, les attacher à un arbre et les battre, les enfermer dans une fosse ou un tonneau sans nourriture ni eau). Je pense que cette approche est approuvée par les hautes sphères.
- Dans cette vidéo, on voit deux hommes dénudés et enfermés dans une citerne. « C’est l’heure de nourrir les animaux ! », dit une voix. Source : https://edition.cnn.com/2025/07/28/europe/russia-deserters-ukraine-war-intl

- Un déserteur attaché à un arbre, un seau rouillé sur la tête. https://edition.cnn.com/2025/07/28/europe/russia-deserters-ukraine-war-intl
8) Que signifie la désertion en termes juridiques ? Quelles sanctions les déserteurs encourent-ils ? Quelles peines les déserteurs reçoivent-ils réellement s’ils sont arrêtés et condamnés ?
D’un point de vue juridique, la peine peut aller jusqu’à 15 ans de prison. Les soldats aimeraient beaucoup les voir envoyés en prison, mais dans la pratique, le ministère de la Défense n’impose aucune exigence au parquet militaire ni aux tribunaux militaires. Le soldat est renvoyé dans son unité, battu, puis envoyé au front, où il est remis à son commandant pour y être massacré. Une fois que le soldat qui a tenté de déserter est entre les mains du commandant, rien ne peut le sauver.
9) Rencontrez-vous des difficultés particulières en tant que déserteur et réfugié ? Existe-t-il un réseau de soutien pour les réfugiés là où vous vous trouvez actuellement ?
Il existe un réseau de soutien pour les réfugiés en Arménie. Cependant, il s’adresse principalement aux réfugiés politiques et civils. Nous essayons de mettre en place quelque chose de similaire, mais nos ressources sont très limitées. La question la plus urgente est celle de la légalisation. Les déserteurs se retrouvent dans une situation incertaine ; ils ne peuvent obtenir ni le statut de réfugié, ni la citoyenneté, et ont plus de mal à trouver du travail ou à accéder aux soins médicaux. Il n’existe pas de solution juridique claire à ces problèmes. De plus, l’Arménie abrite la plus grande base militaire russe en dehors de la Fédération de Russie. Poutine a tenté à plusieurs reprises d’envoyer ses unités spéciales depuis Gumri pour capturer et renvoyer les déserteurs, mais l’Arménie a refusé de livrer les déserteurs à la Russie ; la police refuse d’aider l’armée russe et ne lui permet pas de mener des chasses à l’homme. C’est déjà une immense faveur de la part du gouvernement arménien. Nous les en remercions.
10) Pensez-vous que vous retournerez un jour en Russie ? Dans quelles circonstances serait-il possible pour vous de retourner en Russie ?
Je suis prêt à retourner en Russie à condition que des processus révolutionnaires s’engagent dans le pays et que je puisse jouer un rôle dans le renversement du régime actuel.
11) La propagande de Poutine affirme que tous les soldats combattant dans la guerre en Ukraine sont des soldats sous contrat qui se battent volontairement. Quelle est votre opinion ? Y a-t-il de la coercition ou de l’intimidation, ou tous les soldats sur le front sont-ils véritablement loyaux au régime de Poutine ?
Comme je l’ai mentionné précédemment, l’armée est remplie de criminels, alimentée par la tromperie et la coercition exercées sur les conscrits, ainsi que par le recrutement de personnes aux mœurs asociales ou lourdement endettées. Bien qu’il y ait un certain nombre de volontaires dans l’armée russe, je ne peux pas dire qu’il s’agisse d’un choix idéologique de leur part. Ils essaient plutôt d’échapper à la pauvreté de cette manière, et leurs convictions idéologiques peuvent aller de l’impérialisme au libéralisme ; dans certains cas, celles-ci sont même combinées à des idéologies de gauche radicale telles que le communisme, l’anarchisme et autres. Cela semble plutôt amusant, si l’on ne considère pas que cette bande hétéroclite sera bientôt armée et tuera des gens.
12) Y a-t-il des recommandations générales pour d’autres soldats qui pourraient vouloir déserter à l’avenir ? Que doivent-ils faire ? Par quels pays doivent-ils passer ? Comment peuvent-ils éviter tout contact avec les autorités et la police ?
Les personnes qui souhaitent déserter doivent contacter des groupes d’aide aux déserteurs. Notre projet ZKR, le projet de nos camarades Tverdyi Znak [Signe dur], le projet Idite Lesom [Allez dans la forêt] et d’autres initiatives similaires. Je ne souhaite pas révéler d’itinéraires précis dans une interview, afin qu’ils ne soient pas bloqués. En fin de compte, une fois que vous avez déserté, vous disposez d’environ trois jours pour quitter la Russie. Assurez-vous d’avoir à l’avance de l’argent pour un billet. Si vous croisez la police, essayez d’agir naturellement ; ne paniquez pas. S’ils s’intéressent à vous au cours des trois premiers jours de votre fuite, cela n’est très probablement pas lié à la désertion. Mais ne faites pas d’efforts pour les contacter ; certains policiers peuvent être très minutieux. S’ils vous ont pris au sérieux, si dès les tout premiers jours de votre fuite la police a mis sans dessus dessous tous vos lieux de résidence et intimidé tous vos proches – alors vous devez rester bien à l’écart des grandes villes, voyager via BlaBlaCar et quitter la Fédération de Russie dès que possible. Les situations varient ; parfois elles sont très spécifiques.
13) Comment les citoyens des pays de l’Union européenne peuvent-ils aider concrètement les déserteurs ?
Vous savez, je peux dire en mon nom que je comprends parfaitement : premièrement, les citoyens de l’Union européenne ne me doivent rien ; deuxièmement, ce ne sont pas des dieux et ils ne peuvent pas exaucer les vœux. Je suis certain que je n’ai plus d’avenir paisible. Je n’aurai ni femme, ni enfants, ni maison à moi, ni emploi stable. En fait, je suis mort. Je voudrais que les citoyens de l’UE voient les tragédies auxquelles mènent l’impérialisme, le fascisme et le militarisme. En tant qu’homme de gauche, je voudrais voir, entre nous, moins de lignes imaginaires tracées selon des critères ethniques ou nationaux. Je voudrais que nous puissions nous unir pour soutenir les peuples opprimés victimes des guerres d’agression impérialistes. Afin qu’ensemble, nous puissions nous opposer à la guerre et lutter pour la défaite de tous les gouvernements impérialistes agressifs. Ce serait une bonne idée de créer un fonds pour aider les déserteurs, ou de disposer d’un certain nombre de refuges ou de foyers temporaires pour les déserteurs, mais pour l’instant, cela n’en est qu’au stade de la planification.

- Traduction française : Les Amis de la Guerre de Classe